Les préoccupations environnementales sont maintenant au cœur de toute réflexion sur la ville. Logement, transport, travail, commerce, … tout est passé au crible du bilan carbone et de l’impact sur les ressources de la planète. Ces démarches sont naturellement salutaires et chaque projet est maintenant à travailler selon un savant équilibre entre qualité environnementale et performance économique. Et à partir de là on trouve de tout, du projet responsable, sincèrement engagé au simple green washing.

Il y’a aussi la norme qui s’impose progressivement et qui prépare au changement de long terme comme la réglementions thermique qui s’applique aux bâtiments ou les règles d’urbanisme. Il y a également les labels et référentiels qui peuvent être souscrits pour qualifier l’ensemble d’un projet ou d’une activité en exploitation et qui sont l’assurance d’un projet de qualité.

ll y’a enfin les attentes du public, de plus en plus attentif et avisé quant aux conséquences de ses actes de consommation. Et la crise sanitaire du covid pourra avoir un fort impact sur ses comportements à l’avenir à l’image de la tendance scandinave du flygskam (la honte de prendre l’avion). On effectue aujourd’hui ses achats en fonction de leur impact environnemental. Choisira t’on demain sa sortie en fonction de ces critères ?

En route vers la ville durable … et les loisirs dans tout ça ? (crédit : Le Moniteur)

A l’instar des autres activités humaines à fort impact sur l’environnement, les loisirs abondants sont une évolution récente de nos modes de vie. Parcs d’attractions, stations de sport d’hiver, voyage en avion, shopping hebdomadaire sont des activités qui ont été largement démocratisées au sortir de la seconde guerre mondiale. Néanmoins leurs effets négatifs sur la planète sont déjà largement connus et mesurés.

Les lecteurs réguliers du blog savent l’importance qu’ont pris les activités de loisirs dans nos vies et le nombre de projet qu’elle engendrent dans nos villes. Il était donc normal que soient posées les bases d’un nouveau débat sur le sujet de l’impact environnemental des activités de loisirs urbains.  C’est ce que propose cette première publication qui en appellera d’autres.

Il n’y a en effet pas de raison que ces lieux uniques soient exemptés d’une prise de conscience, d’un travail d’évaluation et de l’amélioration continue qui en découle. Mais en la matière rien n’est simple. Le public aspire en grande partie à réduire son impact environnemental mais sans pour autant perdre en confort ou en qualité de vie. Et sur ce dernier point, les reformes à visée écologiste courent souvent le risquent d’être perçues comme punitives ou « rabat-joie » (voyage en avion, feu de cheminée, sapin de noël…) avec pour effet d’être incompréhensibles ou pire, contre-productive.

Opposer les loisirs au reste ? Opposer les loisirs entre eux ? 

En matière de loisirs, le premier risque est celui d’envisager le bien-fondé d’une activité en la comparant à une autre. Loisirs en tant qu’activité non essentielle face aux activités essentielles. Loisirs culturels face aux loisirs ludiques. Mais alors :

  • Oui une vague de surf artificielle ça consomme de l’énergie. Mais un aller-retour Bordeaux-Lacanau pour surfer en mer ça nécessite du carburant et de la place pour garer une voiture.
  • Oui un Center Park consomme des terres naturelles. Mais un « city trip » à Dubrovnik ou à Venise associé à celui de milliers d’autres touristes contribue à dégrader cette ville historique.
  • Oui une piste de ski indoor est réfrigérée. Mais on apprécie les stations de sport d’hiver sans penser à leur impact sur la montagne par le passé (terrassement, remontées mécanique, construction des stations, …)

Les exemples peuvent être assez nombreux. Aussi, afin d’être constructif, mieux vaut partir des loisirs tels qu’ils sont aujourd’hui, répondant à une réelle demande du public, et chercher à les améliorer.

Aperçu, ville durable (crédit : Paul Paetzel)

Le second risque est celui d’un trop fort cloisonnement des analyses. Un point de vue purement écologiste qui serait opposé aux autres. Si on raisonne par l’absurde, d’un point de vue écologique, un lieu de loisirs ne sert à rien. Consommer de l’énergie pour faire tourner un manège serait alors à proscrire. Mais si on ajoute les dimensions économiques et sociales, on relève que l’activité crée du travail non délocalisable dans les territoires et apporte de la qualité de vie avec des bons moments à partager. C’est un mode de vie. Et si nous avons maintenant conscience de son impact, nous croyons que nous devons l’améliorer, pas le bouleverser.

Comme souvent en matière d’écologie il y’a aussi des totems et des symboles. Un des derniers à être tombé concernant les loisirs fut Europa-City fin 2019. Un projet qui avait pourtant tenté d’améliorer son impact environnemental en retirant du programme … sa piste de ski indoor climatisée. Un tel projet, proposé à la place de l’ancienne Usine PSA d’Aulnay sous-bois, de l’autre coté de l’autoroute, n’aurait probablement pas reçu la même opposition.

Europacity, un « totem » environnemental pour une certaine vision des loisirs dans la ville

Un début de prise de conscience des professionnels

C’est du coté des professionnels des loisirs qu’il faut d’abord rechercher le premier examen de conscience et les premières démarches d’amélioration collective et continue :

Signalons d’abord la conférence en ligne Greenloop, organisée par le media britannique spécialisé Blooloop les 20 avril dernier.

Greenloop – Sustainability in visitor attractions, a été la première conférence dédiée à la responsabilité environnementale des lieux de loisirs. Y sont intervenus notamment des professionnels issus de lieux d’attractions très variés comme des grands resorts et parcs d’attractions, des musées, aquariums et monuments historiques ou encore des lieux dédiés à la nature comme Eden Project. L’évènement a pris les paris sur les nouvelles attentes des visiteurs dans un monde post-covid et avait invité ses participants à « faire partie de la solution ».

Des extraits choisis de la conférence sont disponibles sur ce review.

Un bel évènement qui a montré un début d’action concrète en provenance des acteurs des loisirs pour travailler à améliorer leur activité et à présenter un nouveau visage au public, qui pourrait s’avérer de plus en plus exigeant sur ce sujet.

Signalons également la création récente du label Divertissement Durable associant dix sites pilotes en France et deux sites labellisés sur la base d’un référentiel RSE (Grotte de Clamouse et le parc du Puy du Fou).

Laura Gournay, à l’origine de ce label a bien voulu répondre à mes questions :

Quelle démarche a précédé la création de ce label ?

La naissance du label « Divertissement Durable : l’émotion responsable » est intimement liée au travail des différentes commissions thématiques du SNELAC. Ces commissions sont autant de groupes de réflexions et d’échanges entre professionnels.

Parmi elles, la commission Développement Durable est née de la volonté de ses membres de s’engager dans une démarche de Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE), en partageant les bonnes pratiques et en nourrissant les réflexions. Certains membres de la commission s’étaient engagés dans des démarches de labellisation comme Green Globe ou de certification avec les normes ISO environnementales et de management (14000, 14001, 26000, 50001, etc.). Cela a permis de mettre en évidence les principales problématiques et les limites de la démarche appliquée aux sites de loisirs et culturels.

Ne trouvant rien de spécifique à nos activités dans les outils de labellisation, de normalisation ou certification existants, nous avons décidé avec 10 membres pilotes de la commission Développement Durable de créer nos propres outils. L’idée d’un label propre aux sites de loisirs et culturels semblait être le meilleur outil pour initier une prise de conscience dans le secteur des problématiques environnementales et sociales, et engager un mouvement des professionnels du divertissement pour répondre à ces enjeux.

Les travaux ont commencé courant 2018. Nous nous sommes faits accompagner par un cabinet externe spécialisé sur les problématiques RSE pour développer une grille d’audit propre aux activités du divertissement.

La première labellisation a eu lieu courant 2020, et actuellement deux sites ont obtenu le label : la Grotte de Clamouse et le Puy du Fou. D’autres sites sont attentes d’une évolution du contexte sanitaire pour programmer leur visite d’audit.

Quelles ont été les problématiques mises en évidences ? 

L’une des principales problématiques est celle de la taille critique. Comme souvent, les démarches de labellisation sont très souvent lourdes et coûteuses, ce qui peut décourager des structures à taille humaine. Si un grand parc d’attractions peut s’y engager, ce n’est pas forcément le cas d’une TPE / PME. Ces acteurs peuvent vite être découragés avant même d’initier la démarche alors qu’ils sont tous autant concernés et que dans un avenir proche, ils y seront probablement contraints. Les deux premiers labels obtenus concernent un major (le Puy du Fou) mais aussi une TPE (la grotte de Clamouse) afin de montrer à la fois le sérieux de la démarche et son accessibilité à tous les acteurs. 

Une autre problématique serait celle du « toujours plus ». Jusqu’où aller ? Comment savoir où s’arrêter pour montrer sa responsabilité ? Le risque est là également de ne pas démarrer, effrayé par l’immensité du défi. Alors nous avons préféré suivre une politique des « petits pas » Car en matière de développement durable, chaque geste compte. A ce titre, le label invite et accompagne les sites de loisirs et culturels à engager une démarche d’amélioration continue. L’obtention du label est limitée dans le temps, et doit être renouvelée tous les deux ans pour les sites dits « sensibilisés » et « engagés », et tous les trois ans pour les sites dits « expérimentés ».

Comment fonctionne le label ? 

Nous nous appuyons sur la démarche RSE qui suppose l’implication de l’ensemble du personnel dans le processus, de la direction aux différentes équipes opérationnelles. Le label a été spécifiquement élaboré pour les sites de loisirs et culturels quand d’autres labels du tourisme sont plus orientés autour de l’hôtellerie et de la restauration.  

Le label reprend les trois piliers du développement durable : environnement, social, économie. Il s’appuie sur un référentiel d’évaluation comprenant 16 indicateurs et 97 critères.  Il repose sur une certification évolutive en trois niveaux dont l’accent est porté sur l’amélioration continue :

Site sensibilisé : le site est sensibilisé aux enjeux et entame sa démarche RSE

Site engagé : le site a engagé une démarche RSE active et structurée

Site expérimenté : le site a une grande connaissance et maîtrise de la démarche RSE

Nous pensons fortement qu’une fois engagé dans la démarche, il est difficile de revenir en arrière tant les bénéfices sont ressentis par les salariés et les visiteurs. C’est très valorisant pour les équipes qui sont pleinement impliquées et les solutions viennent ensuite plus vite que les problèmes. C’est un nouvel état d’esprit vraiment stimulant. 

Chaque élément du référentiel suscite une organisation en amont très importante. Si l’on prend l’exemple de la gestion des déchets, cela suppose de l’équipement (corbeilles de tri) mais aussi de la formation du personnel, une organisation de la restauration pour éviter le gaspillage, un sourcing pour le choix de ses consommables et la consultation d’entreprises locales spécialisées dans la valorisation. 

Certains points seront plus longs à traiter. Les produits vendus en boutique viennent encore majoritairement de pays à bas coûts de production car c’est ainsi qu’est bâtie notre économie. Mais une fois qu’on a initié la démarche, on va progressivement intégrer des productions locales dans les stocks. 

La labellisation est ouverte à tous les sites volontaires quel que soit leur type : musée, château, escape game, attractions, animalier, etc. Pour obtenir le label, un site de divertissement adhère à travers la signature d’une convention de labellisation et de la charte d’engagement. Il peut ensuite obtenir des outils pratiques pour l’accompagner dans sa démarche. Ce sont ensuite des auditeurs indépendants formés au Label qui sont chargés de vérifier la bonne application du référentiel. Nous ne pouvons en effet pas être juges et parties. Le parc peut ensuite mettre en avant sa démarche de labellisation et l’expliquer à ses visiteurs. 

En s’engageant dans une démarche de développement durable, les sites de loisirs et culturels se positionnent comme des acteurs incontournables des transitions écologiques et sociales.

Laura GOURNAY est responsable du pôle exploitation au sein du SNELAC. Elle gère les différentes commissions du SNELAC et a monté le label RSE avec la commission développement durable. Laura est une experte en matière de droit de l’environnement de la sécurité et de la qualité dans les entreprises. Elle a été présidente de la revue Press’environnement, et elle a publié des articles sur juristes-environnement.com.


Megapolis (crédit : Antoine Doré)

Une véritable « économie de l’expérience » face aux nouveaux défis urbains

Les lieux des loisirs relèvent de l' »économie de l’expérience » au sens propre du terme. Si cette notion a depuis été récupérée par le commerce traditionnel, le cœur de l’activité des loisirs n’est pas de vendre un produit mais uniquement de faire vivre un moment. Les lieux des loisirs étant la manifestation physique de cette nouvelle économie. Que dire alors de son impact ?

  • Sous certains aspects, il est moindre : Il n’y a pas de vente de marchandise et donc aucune conséquence associée (conditions de production, impact logistique et transport, gestion des déchets associés, …).
  • Sous d’autres aspects, l’attractivité d’un lieu de loisirs suppose des déplacements, l’expérience peut consommer beaucoup d’énergie selon sa nature, il peut faire appel à des décors non recyclables, …

Regardons alors l’état de la situation sur différents critères types pouvant concerner un lieu de loisirs quel qu’il soit :

Déplacements

Aujourd’hui : C’est un point délicat car les modes de déplacement privilégiés par le public dépendent rarement de la volonté de l’opérateur loisirs, qui a seulement besoin d’être facilement accessible au plus grand nombre. Pour les grands loisirs ou ceux cherchant une chalandise lointaine, les localisations de périphérie et de rocade sont fréquentes. Et en tels cas, la voiture individuelle est encore très souvent le moyen privilégié pour se rendre dans un lieu de loisirs.

Les enjeux : Comment mieux repartir les loisirs sur un territoire ? comment les rapprocher des centres ? Hors des centres-villes, comment favoriser l’installation de lieux de loisirs sur des nœud de transports en commun ?

Des exemples : La Passerelle / J1 à Marseille, le 31 à Lille (au centre-ville), la Galerie Tatry à Bordeaux et OL Vallée à Lyon (desserte en Tramway). Blast au centre de Pantin et accessible en métro.

La Passerelle (J1) : Loisirs en coeur de ville (ADIM, Reichen & Robert)

Qualité du bâtiment, opportunités de mutualisation (pour les loisirs indoor)

Aujourd’hui : Beaucoup de lieux de loisirs sont installés dans des parcs et espaces d’activité d’ancienne génération, notamment eu égard au montant des loyers à la localisation (cf. « Déplacements »). Quelques lieux parviennent à générer des nouvelles constructions mais rares sont ceux qui mettent en avant une démarche d’éco-conception.

L’enjeu : Un bâtiment neuf et conforme aux règlementations est couteux. Comment permettre l’intégration d’un lieu de loisirs, à l’équilibre économique fragile, dans une enveloppe de qualité ? Les économies en énergie (climatisation, chauffage – cf. « Energies et consommation ») suffisent-elles à surinvestir ? Comment se renouveler dans un même lieu ? Comment mieux mutualiser un lieu ? Quel nouvel usage si l’activité loisirs s’arrête ?

Des exemples : Les Cabanes Urbaines (La Rochelle) dont c’est le cœur du projet. Copenhill qui valorise une toiture au moyen d’une piste de ski sèche. Au-delà, ce sont les lieux des loisirs installés dans des programmes immobiliers plus importants, neufs ou réhabilités, et qui font l’objet d’une certification globale.

Copenhill : Piste « sèche » et mutualisation d’une toiture pour une nouvelle destination sportive

Energies et consommation

Aujourd’hui : Du fait de l’activité propre au lieu (eSport, vague de surf, …) ou bien d’enveloppes bâties peu isolées (chauffage ou en froid), les besoins en énergies sont souvent importants. Les consommations et factures associés peuvent être élevées sur une année d’exercice. D’autres consommations annexes peuvent également être importantes selon le cas (éclairage, vidéo, ventilation, gestion de l’eau, …)

L’enjeu : Comment maitriser les consommations d’un tel lieu sur la durée ? Peut-il contribuer à produire l’énergie qu’il consomme (panneaux solaires en toiture, récupération d’énergie sur des équipements sportifs, …). Peut-il s’engager auprès de fournisseurs d’énergie renouvelables ?

Des exemples : La solarisation du projet OL Vallée. Ou encore cette valorisation de la chaleur d’un data center pour le chauffage d’une piscine.

OL Vallée : des panneaux solaires pour un nouveaux quartier « sport & loisirs » plein d’énergie

Équipements et installations

Aujourd’hui : Les lieux de loisirs ont besoin d’équipements, de décors, de scénographie pour faire vivre leurs expériences. De plus, le renouvellement est fréquent pour s’adapter à la demande du public. Comment et où sont fabriqués ces équipements ? Quel est leur cycle de vie ?

L’enjeu : Quelles peuvent être les nouvelles filières de production valorisant le recyclage et le zéro déchet afin de permettre des créations sans limites mais aussi sans impacts ?

Des exemples : Funmania (Alsmeer, Amsterdam) et ses équipements tout en bois. Kompan (aire de jeux) qui expose sa stratégie. Eludice qui construit en France des décors et expériences mais sans exposer sa stratégie de développement durable.

Consommables (restauration, boutique, entretien, publicités, OM)

Aujourd’hui : Complément indispensable d’un lieu de loisirs, restauration ou simple snacking est une activité en soi vis-à-vis de la recherche de performance environnementale. De surcroit, les lieux de loisirs, en particulier avec le contexte actuel, nécessitent une hygiène importante et un nettoyage fréquent. D’où également un enjeu de gestion des déchets.

L’enjeu : Solliciter de nouveaux consommables, de nouvelles filières ou de nouvelles pratiques pour la gestion au quotidien.

Des exemples : Arkose et sa stratégie d’approvisionnement local pour sa restauration.

Impact économique et social (emploi, retombées économiques locales, …)

Aujourd’hui : Les activités de loisirs sont des opérateurs économiques comme les autres. Ils créent de l’emploi local, principalement auprès des jeunes (situation de premier emploi). Ils sont aussi l’opportunité d’activités de divertissement pour le plus grand nombre.

L’enjeu : Comment les retombées économiques et les conditions d’emploi peuvent-elles être améliorées ? Comment ces activités peuvent être s’ouvrir aux familles les plus en difficultés ?

Singapour : modèle de ville durable ?

L’interview : Les loisirs en ville, créer de nouveaux lieux dans un contexte règlementaire en évolution constante

En plus de la mobilisation des acteurs et professionnels des loisirs, les collectivités et autorités publiques travaillent à faire évoluer les règlementations qui cadrent le développement des projets, des constructions et des activités. De quoi parle t’on alors ? Pour y voir plus clair, Funfaircity s’est rapproché de Vizea (Les EnR) dont le directeur d’agence Sud Ouest, Jonathan Coulet a accepté de partager sa vision du développement des loisirs en ville et son expertise des projets durables.

Quel regard portez-vous sur le développement récent des lieux de loisirs dans la ville ?

La localisation d’un service, d’une fonction dans la ville, pose la question de son accessibilité et de son intégration dans la morphologie existante. Il est essentiel de se poser ces deux problématiques, intiment situationnelles et contextuelles.

  • Lorsqu’une activité de loisirs exploite un bâtiment existant dans un quartier déjà aménagé et viabilisé, elle n’implique pas une extension de l’artificialisation des sols. Le cas d’un bâtiment existant est peut-être plus difficile à gérer car il y’a plusieurs contraintes techniques à intégrer afin de le rendre compatible à l’activité souhaitée (surface, hauteur, …). Toutefois, cette activité de loisirs sera tributaire de l’accessibilité de sa zone par la route seulement ou par un réseau de transport en commun.
  • La question d’un projet ou d’un aménagement neuf peut soulever plus d’interrogations encore. Certes il va pouvoir être créé « sur mesure » mais il aura plus d’impact, dont celui de consommer du terrain. Et à cet égard, le projet de loi Climat-Résilience en cours de préparation s’est donné comme mission principale de lutter contre la consommation d’espaces naturels et agricole pour les projets urbains. Les élus seront incités à réduire progressivement leur niveau d’artificialisation (par exemple moins 10 % en dix ans). Cela peut impacter le développement de nombreux projets.

Entre ces deux situations, il y’a le cas des zones commerciales existantes en mutation comme Mérignac Soleil en périphérie de Bordeaux. Dans ce projet, un urbanisme commercial « en boite à chaussure » des années 70-80 se voit rattraper par la ville et ses transports en communs (le tramway dans ce cas). C’est une mutation longue mais en profondeur et va impliquer une meilleure mixité fonctionnelle : logements, bureaux, commerces, services et loisirs également bien sûr. Si cette évolution vers une programmation multiple est une conditions nécessaire pour de nouveau « faire-ville », elle n’est probablement pas  suffisante.

Le cas est comparable avec le cas des grandes friches ou avec l’action cœur de ville pour lesquelles des appels à projets et des fonds spéciaux a été créés. On parle bien ici d’espaces déjà artificialisés mais capables d’accueillir de nouvelles fonctions, moyennant le traitement de contraintes fortes (pollution industrielle par exemple). Des projets plus complexes mais aussi plus durables.

Le développement de lieux de loisirs dans la ville suscite alors deux réflexions :

  • Le première, le traitement de la mixité fonctionnelle : Quand on conçoit un quartier de 6 000 habitants sans anticiper des lieux de loisirs, on rend inévitables les déplacements pour s’y rendre. S’ils sont en bus ou en vélo tant mieux mais ce n’est pas toujours le cas. Une meilleure répartition et diffusion des loisirs sur un territoire permet de réduire le besoin en déplacement pour s’y rendre, c’est certain.
  • Le seconde la compétition des fonctions en centre-ville : comment faire pour obtenir des villes et des quartiers multifonctions et multi-services quand c’est souvent le seul logement qui considéré suffisamment « rentable » pour permettre la mutation.

D’autres facteurs peuvent expliquer le choix d’une localisation donnée pour un lieu de loisirs. Sa taille, son niveau de fréquentation, son usage en semaine ou le week-end seulement. La loi de l’offre et de la demande est forte pour une activité aussi concurrentielle.

Plan masse d’un projet urbain : quelle place pour les loisirs ?

Certains lieux de loisirs peuvent être installés avec succès dans plusieurs configurations très différentes. Le cinéma par exemple. Selon les collectivités, c’est autant un équipement de cœur de ville, un loisir de périphérie commerciale ou un outil de développement urbain (à Paris notamment ou il est systématiquement associé aux grands projets, malgré l’offre importante de salles).

Quel est le champ normatif actuellement applicable aux lieux qui accueillent les loisirs urbains ? Comment va-t-il évoluer ? 

Depuis cette année, une évolution normative issue de la loi ELAN dite « décret tertiaire » oblige les propriétaires de bâtiments de plus de 1 000 m² à une obligation de s’adapter du point de vue énergétique (-40% à 2030 ou -50% à 2040 ou -60% à 2050). Les ERP et infrastructures de sport et de loisirs sont concernés. Selon les obligations respectives inscrites au bail, les locataires peuvent être associés à la démarche.

Sur la base d’une première étape de déclaration des consommations de référence, un plan d’action est à proposer puis à respecter. Néanmoins, les contraintes ne sont pas très fortes et vont d’un signalement public (type name and shame) à des amendes légères.

Il s’agit là de transposer à l’activité l’esprit de ce qui existe pour les logements mais sans obliger à réaliser des travaux pour avoir le droit de louer par exemple.

L’autre évolution sera apportée par la loi Climat et Résilience et son objectif de « zero artificialisation nette » dans les développements urbains. Outre l’objectif de limiter drastiquement l’étalement urbain comme je l’ai évoqué avant, la mesure la plus marquante est celle de l’interdiction des nouvelles zones commerciales de périphéries afin d’orienter leur réalisation plutôt en requalification de friches. L’impact sur les loisirs est assez fort car c’est dans ce type de zone qu’ils se développement beaucoup (NDR : exemple de Shopping Promenade, par Frey, à Claye-Souilly).

Selon le cas ou la nature d’activité, il y’a des normes dédiées. La certification HQE Bâtiment Durable s’adresse à tout maître d’ouvrage de bâtiments non résidentiels, public ou privé. Elle s’applique aux bâtiments de bureaux, enseignement, commerce, hôtellerie, logistique, ou tout autre bâtiment à usage tertiaire, commerce ou services. Elle ne s’applique pas aux bâtiments de santé ou aux équipements sportifs. En effet ces derniers ont leur propre référentiel HQE Equipements Sportifs (NDR : exemple du prochain centre aquatique de Mérignac).

Enfin, il y’a l’obligation relative au calcul du bilan d’émission de gaz à effet de serre, ou « bilan carbone ». Elle ne concerne depuis 2010 que les grandes entreprises de plus de 500 salariés mais peut être qu’à l’avenir le seuil sera abaissé ou le motif d’obligation sera modifié.

Ensuite, si l’on se concentre sur les projets urbains, de nombreux concours lancés par des collectivités ou des aménageurs pour la réalisation de projets mixtes ou d’équipements peuvent être conditionnés au respect de normes encore plus contraignantes. C’est alors au cas par cas.

Quels sont les outils à disposition pour mesurer l’impact environnemental d’un lieu de loisirs urbains et pour initier une démarche d’amélioration ? 

D’une façon pragmatique et empirique, je dirais :

  • Qu’il faudrait mesurer les impacts de l’activité au sens large, éventuellement à travers un BGES (Bilan Gaz à Effet de Serre), un diagnostic spécifique reprenant l’ensemble des déterminants d’impact sur l’environnement, sur le climat et sur la population.
  • Puis identifier les enjeux et la stratégie,
  • Etablir un plan d’action pour réduire ses impacts, ou participer la conception du projet (si c’est un projet neuf),
  • Appliquer opérationnellement ces actions par thématique ou/et de façon transversale et systémique.

Sur un projet neuf, l’étude d’impact quand elle est obligatoire (NDR : pour les projets les plus importants en surface), peut s’avérer une opportunité de questionner l’impact environnemental du lieu de loisir.

Par ailleurs, plusieurs démarches peuvent s’appliquer aux espaces de loisirs et elles sont dépendantes de l’activité. :

  • HQE Aménagement (sur des projets type Center Parks par exemple),
  • Certifications bâtiments existantes HQE Bâtiment Durable, Breeam, …
  • Certification ISO (14001)
  • Démarche WWF – One Planet
  • (…)

Par exemple, nous avons travaillé sur le bilan carbone du quartier d’affaire de la Défense. Il s’est avéré que plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre était dû aux seules personnes venues y passer une ou plusieurs journées au moyen d’un trajet en avion.

Loisirs vs déplacements professionnels à La Défense (Les EnR)

Aussi, même avec tous ses immeubles qui deviendraient passifs, un quartier comme cela peut rester très polluant du seul fait des déplacements pour s’y rendre.

L’analyse environnementale nécessite réellement plusieurs angles d’approche.

Parmi ces angles, l’idée d’un label propre aux activités loisirs, émanant des professionnels de ce secteur est intéressantes car elle permet de pallier au manque des « grands labels ». En effet :

  • Ils sont assez génériques et fonctionnent bien sur des produits assez standards alors que pour les loisirs on peut trouver sur un même lieu toute une diversité de constructions, de pratiques, d’activités.
  • Ils sont bien adaptés aux constructions faites pour durer comme un immeuble de logement ou de bureaux qui pourra durer plus de 50 ans alors qu’un site de loisirs se renouvelle en continu.

Même si les professionnels ont toute légitimité pour savoir comment améliorer leur activité, il faut toutefois s’assurer d’un bon contrôle extérieur indépendant afin d’éviter toute complaisance. Mais c’est vrai aussi pour toute labélisation « standard » dès qu’elle fait appel à une prestation rémunérée.

Ces améliorations doivent s’inscrire sur la durée. Pour cela les démarches RSE sont un bon point de départ mais pas une fin en soi. Mais si les angles d’approche sont multiples, ils peuvent aussi être hiérarchisés. Comme le quartier de la Défense, un lieu de loisirs va certainement émettre plus de GES par les déplacements qu’il engendre que par son fonctionnement propre. La question de leur emplacement en ville est donc tout à fait centrale et mérite amplement d’être développée et analysée.

Jonathan Coulet est directeur d’agence Sud Ouest de Vizea (Les EnR), un bureau d’études spécialisé dans le développement durable pour la construction de la ville. Nous intervenons auprès des collectivités, aménageurs, promoteurs et entreprises mais aussi urbanistes et architectes pour intégrer le développement durable au sein des projets. Spécialistes reconnus du développement durable depuis 2006, nous intervenons sur les différentes échelles de la ville, territoires, quartiers et bâtiments en maîtrise d’ouvrage et en maîtrise d’oeuvre.


Le mot de la fin ?

Ce sujet n’en étant qu’à son commencement, cette publication n’aura symboliquement pas de conclusion ! Funfaircity va poursuivre son travail de veille sur le sujet en vue d’autres publications ou évènements.

Néanmoins, voila tout de même une synthèse à retenir de cet état des lieux initial :

  • Un impact environnemental occasionné par les déplacements, qui dépasse les strictes limites du lieu de loisirs et qui impose une réflexion sur la localisation des nouveaux lieux de loisirs.
  • Une démarche collective des acteurs des loisirs qui démarre en lien avec les conséquences de la crise sanitaire.
  • Une attente du public sur les critères environnementaux de ses loisirs qui reste à confirmer.
  • Une approche pragmatique qui doit être propre au secteur de par ses spécificités mais qui doit être encadrée pour être efficace sur la durée.
  • Des critères d’amélioration variés, dépendant d’une activité à l’autre (indoor/outdoor, restauration, déchets, équipements, …)
  • Un premier pas facile à faire pour tous les sites de loisirs quels qu’il soient (bilan carbone, démarche RSE).

Mais un tel sujet mérite d’être partagé et débattu alors je vous invite donner votre sentiment via les commentaires, sur les réseaux ou bien à me contacter directement si vous souhaitez intervenir ou témoigner d’une approche particulière. Cela pourra nourrir de nouvelles réflexions pour une publication ou un partage en webinaire.


« Clim City » : et si le développement durable était un jeu ? (crédit : Nicolas Hoffmann)